
par WebMaster19 aout 20265 vues
Ferenc Puskás, le gaucher qui a humilié l’Angleterre avant de ressusciter à Madrid
Ferenc Puskás n’a pas seulement marqué des buts : il a laissé des défenses entières avec l’expression d’un douanier devant un passeport mouillé. De Budapest à Madrid, son histoire ressemble à une carrière impossible, avec guerre froide, exil, finales européennes et pied gauche sous licence démoniaque.

Ferenc Puskás, c’est l’histoire d’un footballeur qui aurait dû appartenir à une seule époque, un seul pays, une seule légende bien rangée dans une vitrine. Évidemment, il a préféré tout déranger. Né à Budapest en 1927, élevé dans le quartier de Kispest, il commence au club local avant que celui-ci ne devienne le Honvéd, l’équipe de l’armée hongroise. Déjà, le décor est posé : du football, des uniformes, et un gaucher qui transforme les gardiens en figurants légèrement paniqués.
À Kispest puis au Honvéd, Puskás ne joue pas au football comme les autres. Il n’a pas besoin de courir comme un dératé pour exister, ce qui, dans un sport obsédé par les mollets qui fument, tient presque de la provocation administrative. Son truc, c’est le contrôle, la passe, la frappe. Surtout la frappe. Son pied gauche avait la précision d’un notaire et la délicatesse d’un marteau-piqueur dans une bibliothèque municipale.
Avec la Hongrie, Ferenc Puskás devient le capitaine de l’Aranycsapat, le fameux Onze d’or. Une équipe qui, au début des années 1950, donne au football européen l’impression d’avoir oublié ses clés, ses idées et parfois ses défenseurs. En 1952, les Hongrois remportent l’or olympique à Helsinki. Ce n’est pas encore le sommet, plutôt l’apéritif. Un apéritif servi avec des crampons et une addition salée pour les adversaires.
Puis vient le 25 novembre 1953, Wembley, temple anglais, pelouse sacrée, certitudes impériales bien repassées. La Hongrie bat l’Angleterre 6-3. Première défaite anglaise à domicile contre une équipe non britannique. Le genre de soirée où les inventeurs autoproclamés du football découvrent que le mode d’emploi a été réécrit en hongrois. Puskás marque notamment après un geste resté célèbre, un crochet arrière qui envoie Billy Wright chercher son équilibre dans une autre juridiction. L’Angleterre, d’ordinaire si sûre de son maintien, se retrouve aussi stable qu’un pudding sur un trampoline.
L’année suivante, histoire de vérifier que personne n’avait mal lu le télégramme, la Hongrie bat encore l’Angleterre 7-1 à Budapest. Là, on ne parle plus d’accident, mais de démolition contrôlée avec permis de construire. Puskás et ses partenaires pratiquent un football mobile, collectif, moderne, où les postes bougent et les certitudes adverses prennent l’eau comme une barque louée par temps d’orage.
La Coupe du monde 1954 devait être leur couronnement. La Hongrie arrive en Suisse avec une aura de rouleau compresseur poli, celui qui dit bonjour avant de vous aplatir. Puskás se blesse pendant le tournoi, revient pour la finale contre l’Allemagne de l’Ouest et marque. La Hongrie mène 2-0, puis perd 3-2 à Berne. Le Miracle de Berne pour les Allemands, la migraine éternelle pour les Hongrois. Puskás croit égaliser en fin de match, mais son but est refusé pour hors-jeu. Depuis, dans les cafés de Budapest, on peut probablement encore faire durer la discussion jusqu’à la fermeture.
Et comme si le destin trouvait que perdre une finale mondiale ne suffisait pas, 1956 arrive. Pendant l’insurrection hongroise, le Honvéd est à l’étranger pour une rencontre européenne contre l’Athletic Bilbao. Puskás ne rentre pas en Hongrie. Il est ensuite suspendu par l’UEFA pendant dix-huit mois. À près de 30 ans, loin de son pays, sans compétition, avec une carrière qui semble rangée dans un carton mal étiqueté, beaucoup le pensent fini. Le football adore enterrer les joueurs trop tôt : ça lui donne l’impression d’être prévoyant.
En 1958, le Real Madrid le recrute. Puskás a 31 ans. Certains doutent de lui, parce que le football est ce merveilleux milieu où un trentenaire est parfois traité comme un meuble ancien. Mauvaise pioche. À Madrid, il forme avec Alfredo Di Stéfano un duo qui ressemble moins à une attaque qu’à une procédure judiciaire contre les défenses espagnoles. Puskás empile les buts, remporte cinq championnats d’Espagne et devient quatre fois meilleur buteur de la Liga. Pas mal pour un homme que l’on disait trop vieux, remarque généralement prononcée par des gens incapables de réussir un contrôle orienté sans convoquer les pompiers.
Le chef-d’œuvre madrilène arrive en 1960, finale de Coupe d’Europe à Glasgow. Real Madrid-Eintracht Francfort, 7-3. Di Stéfano marque trois fois, Puskás quatre. Oui, quatre buts en finale de Coupe d’Europe. Aujourd’hui, on ferait trois documentaires, une statue, un podcast de douze épisodes et un débat pour savoir s’il faut rebaptiser la lune. À l’époque, Puskás se contente d’ajouter une ligne à une carrière déjà plus chargée qu’un calendrier de dirigeant qui promet de “prendre le temps de réfléchir”.
Son bilan international reste extravagant : 84 buts en 85 sélections avec la Hongrie. Des chiffres qui donnent envie aux statisticiens de vérifier leur calculatrice, puis de s’asseoir un moment. Après sa carrière de joueur, il entraîne aussi, avec un passage marquant au Panathinaïkos, qu’il mène jusqu’en finale de la Coupe d’Europe des clubs champions en 1971, perdue contre l’Ajax. Même sur un banc, Puskás réussissait donc à se glisser là où l’histoire distribuait les projecteurs.
Ferenc Puskás est mort en 2006, mais son nom continue de circuler dans le football mondial. Depuis 2009, le prix Puskás récompense le plus beau but de l’année. C’est assez logique : donner son nom à une frappe sublime, c’est comme appeler un grand restaurant “la fourchette”. On reste dans le thème. Puskás n’a pas seulement été un buteur, ni seulement une légende hongroise, ni seulement une star du Real Madrid. Il a été cette preuve agaçante pour tous les entraîneurs frileux qu’un joueur génial, même exilé, même jugé trop vieux, même sorti d’une époque fracassée, peut encore revenir et repeindre le football au pied gauche. Et proprement, en plus, histoire d’humilier tout le monde avec élégance.